Expérimentation et innovation sociale

Notre programme de recherche s’inscrit dans l’appel à projet du Conseil Régional de Bretagne intitulé ASOSC, Appropriation sociale des sciences. L’objectif du dispositif est de soutenir le développement de recherches répondant à une demande sociétale, de favoriser le dialogue et le partage de connaissances entre les acteurs et les chercheurs, de favoriser l’engagement citoyen et l’émergence d’un tiers secteur scientifique en Bretagne.

Nous observons depuis quelques années en Bretagne la constitution de groupes et réseaux de réflexion et de recherche qui mettent en œuvre des démarches de recherche-action pour observer des pratiques, analyser des enjeux sociaux, définir de nouvelles modalités d’intervention sociale. Ces approches empiriques et participatives s’inscrivent le plus souvent dans des logiques expérimentales, militantes et interinstitutionnelles. Dans la construction de leurs questionnements et l’invention de pratiques sociales novatrices, ces acteurs mobilisent généralement les pratiques d’observation sociale, de recherche-action fondées sur l’engagement, l’analyse des situations et la mutualisation des savoirs. Partant d’un phénomène social qu’ils construisent en problème social, ils tentent d’inventer des réponses en conduisant des expérimentations sociales. Pour conduire ce travail collectif, ils n’inscrivent pas leur démarche en référence à des disciplines et à des normes académiques mais sollicitent pour des appuis méthodologiques et théoriques des chercheurs professionnels qui saisissent l’opportunité de conduire une recherche de « plein air » qui leur permet non seulement de répondre à une demande sociétale mais aussi de cueillir des données de qualité sur les questions sociales émergentes et d’engager des formes d’intervention sociologique originales.

Dans ce contexte de l’émergence d’un «tiers secteur scientifique», nous proposons d’observer et d’analyser la conduite d’expérimentations sociales afin de comprendre les mécanismes d’appropriation respective de savoirs produits et leur mobilisation pour la recherche et pour l’action. Nous partons de l’hypothèse d’un double mouvement d’appropriation des savoirs produits.

Nous faisons l’hypothèse que la « fabrique du social » est le produit de la mobilisation d’acteurs en interaction qui forment des réseaux, autour de questions construites par l’observation et l’expérience collective. La co-construction de pratiques sociales nouvelles, transformation de phénomènes sociaux en questions sociales, puis en formes d’intervention, est rendu possible par un travail d’appropriation collective de savoirs pluriels. En faisant référence aux travaux de Pascal GALVANI et Gaston PINEAU, nous retenons l’idée que la formation d’un système d’acteurs en interaction autour d’un objet social est propice à la fertilisation croisée des savoirs et à la mise en œuvre d’une alternance formative. Cette alternance des savoirs (savoirs académiques, savoirs d’action, savoirs expérientiels et existentiels) provoque une intercompréhension et une hybridation des pratiques.

Ensuite, nous considérons que les acteurs développent des logiques d’actions plurielles et les justifient en référence à des principes et des valeurs. La confrontation de ces logiques et référentiels dans l’expérimentation fait l’objet de tensions, controverses et d’accords issus des compromis nécessaires à la poursuite du travail et à sa consolidation.

Enfin, et dans le prolongement de l’approche des logiques d’action des acteurs, nous prenons en compte les travaux de Bruno LATOUR et Michel CALLON qui considèrent que la légitimité des faits scientifiques n’est pas exclusivement déterminée par leurs qualités intrinsèques et les conditions internes de leur production mais dépendent de la solidité, la cohérence et la reconnaissance des réseaux socio-techniques (hommes et objets) qui les produisent et les portent.